• Considérons maintenant ces trois images dans leur enchaînement.
    Le vers 39 fait office de transition, de liaison entre les deux premières images. On pourrait sans peine imaginer son absence (mais cela réduirait fortement la valeur de la strophe du point de vue de sa signification) ou encore son existence entre les vers 41 et 42. Prenons l'enchaînement de ces deux images en occultant le vers 39 :
    Vous faites une couronne d'épines / Mais (Et ainsi) vous en ôtez le vermeil bouton / Comme (pareil à) celui qui affine l'or / Laisse les impuretés et retient le métal précieux. Nous voyons immédiatement l'incohérence de la comparaison, puisque les deux actions évoquées s'opposent. Ou bien, l'interprétation pourrait être la suivante : en faisant cette couronne d'épines, la dame affine son amant, lui permet de mieux prendre conscience de ses défaut et donc l'enjoint de s'améliorer. Mais ici l'amant (ou le poète) est comparé ou comparable à de l'or. Cette interprétation tend à la complication et ne nous satisfait pas. D'autre part, elle entre en contradiction avec le vers 39.
    Le problème que nous soulevons part de la traduction de
    comme, qui peut introduire deux relations différentes : une relation de comparaison, ou une relation d'opposition ou de contraste. Dans le premier cas, on pourrait remplacer comme par de même que, dans le second cas, par tandis que. La traduction évoquée, tirée de l'édition du Livre de Poche (La Pochothèque, Chansons des trouvères), semble contourner le problème en n'explicitant pas le sens à donner au passage. D'après Greimas, le terme comme en ancien français possède diverses acceptions, dont comme en tant que comparatif (pareil à, sixième sens), et comme en tant que conjonction de temps (quand, troisième sens). Il ne peut être question d'une conjonction de temps dans le texte et en français moderne. Nous avons remarqué que tandis (que) apparaît au XII° siècle et est d'abord un adverbe (pendant ce temps). E. Baumgartner et Ph. Ménard, dans leur dictionnaire (cf. bibliographie), nous apprennent que " la locution conjonctive tandis com, tandis que, marque en ancien français la durée " pendant que ", la simultanéité et de manière implicite l'opposition ". Voilà qui peut amener une solution à notre problème (c'est-à-dire : logiquement, comment une conjonction de temps passerait pour une conjonction de concession, ou plutôt " d'opposition " ?) : pourquoi l'auteur n'aurait-il pas employé une conjonction de temps pour signifier une opposition (et par analogie à tandis com), pour une question de mètre par exemple ? Ceci nous permet, peut-être, de remplacer comme par tandis que, ce qui ôte alors toute difficulté d'interprétation et rend à l'image d'Adam de la Halle toute son intelligibilité : le poète opposerait ainsi, avec une grande cohérence par rapport à l'ensemble de son texte, l'action de sa dame et celle de l'affineur.
    Nous devons apporter ici toutes les marques de prudence qui s'imposent : si notre raisonnement est juste, pourquoi le traducteur emploie-t-il un terme rendant l'image extrêmement délicate ?
    Il est entendu que ceci est, pour l'instant, notre hypothèse, et qu'elle est issue d'une réflexion dont nous ne prétendons pas maîtriser encore tous les éléments.
    Note :
    E. de Coussemaker, R. Berger, J. H. Marshall, F. Gégou et P.-Y. Badel proposent le texte suivant pour le vers 41 :
    Laist l'or et retient le plonc !. La comparaison serait ainsi beaucoup plus fluide mais demanderait plutôt à être exprimée sur le mode de l'hypothétique; or le temps employé là est un indicatif présent.
  • La strophe III, structure et interprétation :
    Voici le schéma des rimes de la troisième strophe :

    Nous avons pu voir dans les commentaires combien l'amant est au centre du poème : plaintes, humeurs, cris... la dame n'est que la destinataire face à un sujet qui capte toute l'attention. Le schéma ci-dessus peut nous aider à observer cette primordialité, voire cet absolutisme, de l'amant ou du poète dans la chanson.
    S'agit-il d'une construction volontaire ou d'un hasard ? Les rimes de cette seule strophe forment une symétrie parfaite, pouvant illustrer encore, au-delà d'un jeu de contrastes et d'oppositions entre les divers sentiments exprimés (dualité de l'amant), le
    sermon, caractérisé par les différents points de vue et le débat, entre l'amant et sa dame, entre le masculin et le féminin, aussi. Toujours avec la même prudence, il est amusant de remarquer la situation des mots à la rime avec par exemple, au centre, l'abandon.
    Une poésie centrée sur soi-même, plus personnelle : peut-être l'économie de cette strophe illustre-t-elle encore ce passage, au XIII° siècle, d'une poésie plus conventionnelle à une poésie plus
    personnelle (cf. " Ils ont dit... ").



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