- vv. 10-11 :
Cette deuxième strophe débute en reprenant et en
renouvelant l'opposition générale forte entre les deux
personnages exprimée précédemment : roïne
vs garchon. On peut voir ici, bien-sûr,
un rappel de la distance sociale conventionnelle entre l'amant
et sa dame, thématique de l'éloignement qui est cause
tant de souffrance que de désir (cet éloignement reste
psychologique, si l'on peut dire, et donc bien différent
par exemple de l'expression de cette même thématique
par Jaufre Rudel dans Lanquan li jorn... :
outre que l'un est trouvère et l'autre troubadour,
Jaufre Rudel, au moins dans l'interprétation première
que l'on peut faire de son poème, s'attache d'abord à
la distance géographique). Encore, le lien de vassalité
est ici très explicite (en comprenant garchon
par valet ou serviteur, la dame est bien suzeraine, et le
poème répond en cela aux règles strictes de l'amour
courtois).
Avec une rhétorique de la persuasion, sous couvert de s'abaisser
avec force humilité devant l'objet aimé, le poète
finalement se place au-dessus de sa dame : ces deux vers
semblent d'abord exprimer une généralité ; c'est le
cas. Cependant on peut remarquer les articles une/un
et songer à leur emploi premier en ancien français, qui
n'est pas celui de l'article indéfini, mais de l'adjectif
cardinal (unus). Le cas général
devient alors très particulier, et l'adresse détournée
se fait obligeante. Il y a là peut-être une manière
pour le poète de forcer la dame, de lui suggérer
vivement de répondre à son appel, au moins si celle-ci
est digne de sa dénomination ! Si l'amant est victime de
sa suzeraine, il semble bien retourner ici la situation
et à son tour la prendre au piège.
- vv. 12-18 :
Le poète paraît soudain plus irréprochable que jamais.
Amours personnifié prend ici véritablement
possession de l'homme. Celui-ci se pose à nouveau comme
victime, ou comme jouet de sa dame. La référence au péché
originel n'est peut-être pas si lointaine !
Une traduction possible de caitive meschine
serait : une femme noble privée de qualités morales.
Cela nous semble plus approprié quant à la cohérence
du poème. En insistant sur les obligations morales de la
dame, et par effet de contraste, le poète l'enferme et
celle-ci ne peut se libérer qu'à condition de s'identifier
à la roïne, par conséquent de
faire preuve de toutes les qualités morales. Or ici, si
l'on accepte notre traduction, les qualités physiques se
confondent aux qualités morales. Le pardon est alors
acquis d'avance à l'amant : sa suzeraine est dans l'incapacité
la plus totale de réfuter son discours.
- vv. 19-21 :
Faisant suite à un passage généralisant, cette troisième
strophe opère un retour immédiat et explicite à la
destinataire (En vous...). À partir
de la double signification de la deuxième strophe, le poète
augmente une focalisation, qui devient intense, sur la
dame : le véritable objet du poème paraît devoir être
ici traité.
Il semble que le poète insiste sur la spontanéité de l'amant,
et ainsi sur sa sincérité (donc sur son caractère méritant.
En dépit d'un désintéressement affirmé, le don
et le guerredon paraissent être au
moins vivement attendus) : le rythme descendant, la
sonorité aiguë, comme la spontanéité sémantique (de
ravine) et syntaxique (En vous...)
du vers mettent en relief ce sentiment de franchise avoué,
et rappellent encore le code courtois (désintérêt,
hauteur de l'âme, et don de soi le plus total).
Ce don de soi, cet abandon même, est parfaitement représenté
au vers 20. Outre l'expression de la dépossession de soi
(cuer, cors, vie, renon), ce vers
nous donne une image de l'état du poète : l'allitération
en [c] et en [R] n'offre pas à l'oreille ce qu'il y a de
plus doux ; à l'intérieur d'un vers au rythme saccadé,
tout semble s'entrecroiser et se bousculer : 3+4, 3+3, (1+1)+(1+1).
Les séparations par les conjonctions de coordinations
permettre d'autre part de mieux mettre l'accent sur les
quatre noms individuellement (effet d'accumulation. N'oublions
pas l'auditoire !) et crée une sorte de hâchement, de déchiquetage
qui est, on l'imagine, celui du poète. L'exclusion de
toute assonance (-uer, -ors, -ie, -enon)
termine de décrire cet état, pourrait-on dire, de démembrement.
Le dernier vers revient à une certaine tranquillité,
lorsqu'il est question de l'éventuelle récompense
finale : ce n'est pas ce qui importe !
- vv. 22-24 :
Les deux premiers vers sont une sorte de reprise des vers
précédents, comme visant à les renforcer. Le vers 24
qui les suit apporte enfin l'objet explicite de la
remontrance. Le terme encline peut
avoir trois sens différents : incliné, baissé ; soumis,
assujetti ; disposé. S'il faut entendre d'abord dans le
texte son troisième sens, on peut supposer de la part de
l'auteur un jeu avec les deux autres acceptions,
poursuivant la réprimande dans le sens d'un abaissement
moral de la dame, qui entre alors en conflit avec le code
de conduite courtois. La dame semble être d'autant plus
culpabilisée que son action ou sa situation répréhensible
répond syntaxiquement au dévouement de l'amant (Tout
ai mis... Et s'estes...).
- vv. 25-27 :
Habituellement, il va sans dire que les comparaisons
hyperboliques ont l'effet d'élever la femme aimée. Le
lecteur est surpris de l'évocation de Ganelon à propos
de la dame. Il semble qu'on atteigne avec ce vers l'apogée
du poème, son point d'acmé (annoncé il est vrai par le
cinquième vers : sans traïson), où
le poète ne mâche pas ses mots. Autres got
dont j'ai famine permet encore de replacer le
poème dans le contexte de l'amour courtois et de la
trinité amant-dame-losengiers, ce
dernier étant un élément essentiel de la douleur du poète,
et de sa persévérance !
- vv. 28-32 :
Laissant de côté la sèche réprimande pour cette
strophe, le poète y adopte un ton plaintif qui se
confond à la lamentation, abordée avec ce qui nous
donne l'image d'un long soupir : Hé las.
Ici la situation semble se retourner : ce n'est plus le
poète qui dénonce ou/et punit, ne serait-ce que
verbalement et de manière cachée, mais la dame qui
occupe la position de force, et en fait usage. Son geste
et sa parole sont unis ici contre l'amant et paraissent
le tourmenter, c'est-à-dire lui affliger des souffrances
physiques et morales, sans que le poète puisse s'y
opposer : sa faiblesse, ou plutôt peut-être son
impuissance, est d'ailleurs affirmée par le dernier vers
(36). Le cunquiiet dou baston
renforce l'expression du sentiment général de l'amant
dans son chant (qui sera décrit dans l'envoi comme étant
le sentiment de jalousie), et vient en consolidation du
vers concluant la strophe précédente : Autres
got dont j'ai famine. C'est là (v. 29) l'image
d'une douleur morale certes, mais une image tellement
concrète qu'il est difficile de n'en pas déduire une
conséquence physique pour l'amant.
La seconde occurrence du mot estrine
à la rime (même si sa nature n'est pas identique) nous
invite à retrouver sa première mention, et à lier
ainsi différents passages du poème (remarquons encore l'opposition
radicale entre les deux significations du mot : le
premier vers exprime un élan catégoriquement positif,
quand la seconde occurrence retourne à la manière de
toute la strophe d'ailleurs le sens et l'action : on
pourrait parler d'un effet " boomerang "). couvine
est alors facilement mis par le lecteur ou l'auditeur en
rapport avec ravine, et puisqu'il
est question d'estrine, baston
avec guerredon. Nous avons vu déjà
les reprises multiples faites par le poète, que l'on
pourrait interpréter comme la déclinaison de son
sentiment.
Il s'agit réellement d'une explosion des sentiments du
poète : Pour venir a garison. La déclinaison
de son sentiment, l'utilisation de l'heptasyllabe faisant
sauter le rythme comme une structure dissymétrique, l'enchaînement
et l'entrelacement des éléments positifs et négatifs,
le contraste des sonorités (aiguës et graves),
concourrent à donner une vision du poète malade. Indécis
(emporté ou résigné), déchirré, souffrant.

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